Interview : Le Quotidien (Claude Damiani)
Claude Damiani : Comment se porte l'agriculture luxembourgeoise à l'heure actuelle? On parle relativement peu du monde agricole et l'on dit que le nombre d'agriculteurs baisse significativement d'année en année. Comment l'expliquer?
Fernand Etgen : Il s'agit là d'une tendance propre à toute l'Europe et non d'un phénomène typiquement national. A l'heure actuelle, les défis majeurs dans l'agriculture sont relatifs à la compétitivité des entreprises dans le cadre de la mondialisation, combinée à une grande volatilité des prix d'un côté, et à la maîtrise du changement climatique de l'autre. Dans ce cadre, le secteur agricole s'avère être le secteur économique le plus impacté.
Claude Damiani : Justement, en pariant de lutte contré le changement climatique, comment jugez-vous la décision du président américain de sortir des accords de la COP21 de Paris?
Fernand Etgen : Je dirais tout simplement que c'est une catastrophe! J'espère, qu'à terme, la raison l'emportera.
Claude Damiani : Au niveau national, l'année 2017 a été marquée par une forte sécheresse. Craignez-vous devoir tirer un mauvais bilan des moissons à la fin du mois d'août?
Fernand Etgen : Nous n'avons presque pas eu de pluie pendant l'hiver et peu de pluie durant le printemps. Or on dit souvent, dans le milieu agricole, que la pluie au printemps, c'est de l'or!. La première coupe des herbes, qui représente 40 % de la production annuelle, est diminuée cette année de 30 à 50 %. Les phénomènes météorologiques varient très fortement d'année en année, ce qui nous fait dire que les extrêmes deviennent la règle.
Claude Damiani : Quel rôle peuvent jouer les pouvoirs publics face à cette incertitude dont sont tributaires les exploitants agricoles?
Fernand Etgen : Plusieurs décisions ont été prises par le gouvernement. Il y a eu, entre autres, l'instauration de l'assurance multirisque, suivant laquelle l'État participe à hauteur de 65 % aux primes annuelles, au lieu de 50 %, comme c'était le cas précédemment. Nous avons également cette année étendu le champ d'application des assurances, avec l'introduction d'une assurance pour les surfaces d'herbes contre la sécheresse, qui en est au stade de projet pilote. Celle-ci sera généralisée dès l'an prochain. Je précise que le Luxembourg est le seul pays, avec l'Autriche, à avoir instauré ce type d'assurance. Par ailleurs, les dispositions contenues dans la récente réforme fiscale permettent aux agriculteurs de compenser les "mauvaises" années par les "bonnes". Je considère qu'il s'agit là de deux réponses politiques qui s'inscrivent dans la lutte contre la double problématique illustrée par la combinaison entre la volatilité des prix et de potentielles conditions météorologiques extrêmes.
Claude Damiani : Peut-on déjà dire, justement, que cette année 2017 sera mauvaise?
Fernand Etgen : Il est trop tôt pour affirmer ceci. Là est d'ailleurs le cœur du défi auquel sont; confrontés les agriculteurs durant toute la saison. Beaucoup est encore faisable, au cours des trois prochains mois. Les agriculteurs ne doivent en aucun cas se résigner. Ils ont besoin de pluie, sans pour autant que celle-ci prenne la forme de forts orages, car l'érosion des sols et les pertes dans les cultures seront alors à craindre. Des chutes de pluie abondantes peuvent évidemment contrecarrer, dans une certaine mesure, une période de sécheresse.
Claude Damiani : Y a-t-il des secteurs encore en crise, à l'heure actuelle?
Fernand Etgen : Depuis l'entrée en vigueur de la PAC (politique agricole commune), en 1962, nous avons connu beaucoup de crises. Si je me focalise sur les dix dernières années, je pourrais citer, par exemple, la crise du secteur porcin entre 2014 et 2015 ou bien celle du secteur laitier entre 2015 et 2016. Dans les deux cas, les exploitations ont connu des difficultés au niveau de leur trésorerie. Concernant la crise laitière, les prix ont fortement chuté durant quasiment deux années consécutives. Si l'on s'attend, à nouveau, à connaître de telles fluctuations dans le futur, il faut espérer que ces périodes de crises ne seront plus aussi longues.
Claude Damiani : Comment le gouvernement a-t-il riposté?
Fernand Etgen : En prenant une mesure prévoyant le versement d'une indemnité de 9,5 millions d'euros pour compenser les pertes liées à la sécheresse dans les surfaces fourragères. L'enveloppe totale à destination du secteur laitier s'élève à 15 millions d'euros, y compris des allègements de charges sociales. Un paquet d'aides financières a également été ficelé au niveau européen. Cela étant, un certain nombre d'entreprises avaient beaucoup investi et n'ont pas encore réussi à rentrer dans leurs frais. D'où la signature, en mars dernier, de "la convention relative à l'année blanche", avec les banques Raiffeisen, BGL, BIL et BCEE. Cette convention permet aux producteurs de lait et de porc de suspendre le paiement du capital et des intérêts de certains prêts liés à la production agricole pour une période maximale de douze mois. Dans le cadre de ce moratoire, les banques renoncent à exiger le remboursement du capital et des intérêts dus en relation avec des prêts éligibles. D'un autre côté, l'Etat s'engage à prendre en charge les intérêts courus au cours de ce moratoire pour une somme maximale de 15 000 euros par exploitation concernée. C'est une bonne mesure, puisque plus de 160 agriculteurs en ont profité.
Claude Damiani : Avez-vous eu des retours positifs concernant la nouvelle loi agraire?
Fernand Etgen : Il n'y a pas eu de problèmes majeurs lors de la première procédure de sélection en ce qui concerne les aides à l'investissement, contrairement à ce que prévoyaient les syndicats et l'opposition politique. Tous les dossiers éligibles ont été acceptés et les agriculteurs ont pu profiter des aides financières prévues dans la loi. Ce qui est aussi très encourageant, c'est le fait que 22 nouveaux jeunes agriculteurs ont pu, depuis, s'installer.
Claude Damiani : Justement, une problématique récurrente est celle de l'accès à la terre pour de jeunes agriculteurs non issus de familles du milieu...
Fernand Etgen : Il s'agit effectivement d'une véritable problématique. La superficie du pays, combinée à la pression sur le foncier, pose problème. Le secteur agricole est le seul secteur où la terre constitue l'outil de production. Et la nouvelle loi agraire ne règle pas cette question. Ceci dit, nous sommes en train de réaliser une réforme des baux à loyer - pour laquelle nous sommes en attente de l'avis du Conseil d'État - afin d'offrir des perspectives aux futurs exploitants. Tout en sachant qu'aujourd'hui seul un tiers de la surface cultivée appartient aux exploitants, les deux tiers restants étant pris en fermage. Pour cela, nous avons élargi la durée obligatoire des baux et les délais de dénonciation, pour offrir des perspectives aux agriculteurs.
Claude Damiani : Quelle est la situation de l'agriculture bio au pays?
Fernand Etgen : La part du bio dans l'agriculture nationale représente près de 4 %. Cela étant, il faut bien distinguer les différents secteurs agricoles.
Par exemple, le taux de bio est plus élevé en production maraîchère qu'en production laitière. Ceci dit, l'offre de produits bios luxembourgeois est insuffisante par rapport à la demande. D'où la décision du gouvernement, qui a suivi la réglementation européenne d'ouvrir le régime d'aide à l'hectare pour le bio également aux exploitations en conversion partielle, sans pour autant violer les règles de la production biologique. En clair, il faut que la confiance que nourrissent les consommateurs par rapport aux labels bios ne soit pas remise en cause. Car le bio est un marché fort qui satisfait une certaine niche de consommateurs et je souhaite qu'il y ait une plus grande offre luxembourgeoise dans ce secteur.
Claude Damiani : Le rapport stratégique de Jeremy Rifkin prédit une agriculture nationale qui serait bio à 100 % à l'horizon 2050. Utopique?
Fernand Etgen : Il ne faut pas restreindre l'étude Rifkin à cette affirmation pure et simple. Car nous devons considérer la volonté du gouvernement de mettre en place une production agricole davantage durable. Dans ce sens, nous parlons d'une intensification durable de la production agricole, c'est-à-dire une agriculture basée sur le savoir qui prend en compte les cycles, et ressources naturels et qui est basée sur la transparence et la confiance entre producteur et consommateur. Il faut donc prendre en compte la globalité des mesures proposées par Rifkin. Et dans ce cadre, j'estime que ce serait faisable, mais nous devons travailler dans cette direction.
Claude Damiani : Le gouvernement aspire à promouvoir la consommation des produits du terroir dans les cantines publiques. Une bonne chose?
Fernand Etgen : Oui, et dans ce contexte, j'informe que nous allons édicter toute une série de mesures. La nouvelle loi agraire nous permet de soutenir la promotion des produits agricoles de qualité. Parallèlement à celle-ci, nous allons élaborer une loi en vue de pouvoir agréer différents labels. Cet agrément sera à la base de toute une série de démarches promouvant une agriculture durable et fournissant une aide à la décision au consommateur lors de l'achat de produits régionaux, soutenant ainsi l'économie régionale tout au long de la chaîne. Ces démarches législatives acteront également le fait que les cantines publiques, les maisons relais et les crèches sont aussi des consommateurs pratiquant l'achat en gros. Ainsi, les cuisines collectives pourront facilement reconnaître les différents labels, ainsi que leurs valeurs inhérentes, telles que la protection de la nature via une gestion durable des ressources naturelles, le respect de normes renforcées en matière de bien-être animal, la garantie d'un revenu équitable au fermier. À ce jour, notre agriculture présente beaucoup de points forts : faisons-le bien et parlons-en!
Claude Damiani : La démarche gouvernementale rejoint la tendance de la consommation locale dans l'air du temps...
Fernand Etgen : Chacun d'entre nous, de par ses modes de consommation, est responsable d'une orientation durable de notre agriculture, de la conservation des paysages naturels attrayants, assurant ainsi à long terme la viabilité de nos fermes. Produire localement et consommer localement, il s'agit là du maître-mot. Nous visons une répartition équitable et ce, tout au long de la filière de production, en fournissant des perspectives durables à nos fermiers. Les démarches législatives devront être adaptées bientôt en Conseil de gouvernement. Dans ce contexte, la nouvelle loi relative aux marchés publics permettra de ne pas forcément prendre l'offre la plus avantageuse d'un point de vue économique. En effet, les paramètres de durabilité entreront en ligne de compte dans la sélection de l'entreprise qui remportera l'appel d'offres. Le recours renforcé aux produits régionaux est le critère le plus important!
Claude Damiani : Concernant le glyphosate, quelle est finalement la position du gouvernement? Y a-t-il des divergences de vues entre la ministre de l'Environnement et vous-même?
Fernand Etgen : Le gouvernement est sur la même ligne. Je pense personnellement que les jours du glyphosate risquent, à moyen terme, d'être comptés. Nous sommes également d'avis que les procédures, en ce qui concerne les autorisations relatives à la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques, manquent de transparence et ne sont plus adaptées. Nous devons y travailler au niveau européen.
Claude Damiani : Passons du coq à l'âne : vous avez récemment élaboré un projet de loi au nom de la dignité des animaux. Pourquoi?
Fernand Etgen : Il y a une tendance qui veut que les humains souhaitent continuer à manger de la viande, tout en respectant le bien-être animal. Au Luxembourg, le problème ne se pose pas, car la plupart de nos entreprises agricoles sont modernes et familiales. Nous n'avons, donc, pas d'exploitations intensives dans lesquelles les animaux seraient confinés en batterie, par exemple. En ce qui concerne les animaux de compagnie, j'estime que le Luxembourg, en tant qu'État moderne, se doit de respecter le bien-être et la dignité de ceux-ci.
Claude Damiani : Qu'en est-il des contrôles relatifs à l'abattage des bêtes?
Fernand Etgen : Nous avons la chance de disposer de trois abattoirs à Ettelbrück, Wecker et Troisvierges. Cela nous permet de bénéficier de circuits courts. Par ailleurs, l'administration des Services vétérinaires est chargée d'effectuer des contrôles permanents et très stricts, en conformité avec les dispositions européennes y afférentes, c'està-dire en vérifiant que les animaux subissent le moins de souffrance possible. Enfin, je souligne que l'abattage rituel, de type halai, par exemple, est interdit au pays.
Claude Damiani : Venons-en à l'Europe. Quelle est la contribution du pays à la PAC?
Fernand Etgen : Le Luxembourg contribue à hauteur de 0,3 à 0,4 % du PIB. Dans ce contexte, j'aimerais souligner qu'il n'y a pas d'alternative à une PAC forte et que nous avons donc besoin d'un budget à la hauteur de nos ambitions.
Claude Damiani : Quel impact pourrait avoir le Brexit sur la PAC?
Fernand Etgen : Le Royaume-Uni finance la PAC selon une contribution nette de 5%. Cela correspond à environ 3 milliards d'euros. La question du futur budget se posera dans le cadre des négociations, du budget pluriannuel. Cela étant, il est difficile de prédire quelles seront les conséquences du Brexit, au niveau aussi bien de notre agriculture que de l'agriculture européenne.
Claude Damiani : Pour conclure : la traditionnelle foire agricole s'ouvre vendredi à Ettelbrück. Une belle vitrine?
Fernand Etgen : Il s'agit de la vitrine par excellence pour l'agriculture luxembourgeoise. C'est un lieu de rencontre entre producteurs et consommateurs, mais aussi un évènement qui a une mission d'information vis-vis du grand public. Avec plus de 30 000 visiteurs chaque année, il s'agit de la plus grande foire en intérieur et en extérieur du pays. Par ailleurs, cette foire sera placée sous le signe de la transparence, avec des exposants qui informeront le public au sujet de toutes les étapes de la filière agro-alimentaire, car les gens veulent savoir ce qu'ils mangent, connaître ce lien entre la fourche et la fourchette.